Greenline

Aude Lafait, auteur et Annick Mertens, photographe, ont vécu à Chypre entre 2010 et 2012. Leurs déambulations dans la ville de Nicosie ont donné naissance à cette exposition de photographies et de textes présentée à Pêle-Mêle, Bruxelles, en 2014.

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  1. GREENLINE, 2012

 

Chypre s’est mise à pousser en chacune de nous deux. Elle a laissé des marques indélébiles, couleurs, sensations, incompréhensions aussi et émerveillements. Nous avons eu envie d’en parler-ou plutôt, dans le silence des mots écrits et des photographies, de partager notre ressenti.

 

Chypre. Depuis des siècles, tu rassembles en ton territoire des chypriotes grecs et des chypriotes turcs. L’été 1974 tu te retrouves coupée en deux à la suite de l’invasion de l’armée turque au nord. Nicosie, ta capitale, est également coupée en deux par la Green Line : les chypriotes turcs doivent émigrer au nord, les chypriotes grecs au sud. Conflits, affrontements, déportations. Déchirure. Ton peuple divisé cherche ses disparus pendant des années. Malgré les efforts répétés des Nations unies et les condamnations de la communauté internationale, ta partition dure depuis 1974.

 

En 2003, en vue de l’entrée de Chypre dans l’Union européenne, des check points sont ouverts dans cette frontière illégale (puisque non reconnue par la communauté internationale). Ta population peut de nouveau circuler librement sur tout ton territoire.

 

En 2004, le plan Annan, du nom de l’ancien secrétaire des Nations unies, tente de réunifier tes deux nations au sein d’une même République chypriote. Celle-ci fonctionnerait sur la base d’un système fédéral où tes deux communautés seraient représentées. Le plan, soumis par référendum à tes deux populations le 24 avril 2004, est refusé par ta partie grecque et n’entre pas en vigueur. Depuis, ce que l’on appelle couramment le problème chypriote, ne trouve pas de solution. Ta plaie ne cicatrise pas. Tu es l’unique pays de l’Union européenne à être divisé militairement.

 

 

  1. EST-CE QU’ON OUBLIE ?

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Il y a toutes ces fenêtres éteintes, cette absence collée dans la peinture. Il y a la mort comme un souffle passé sur la ville en 1974. Nicosie, tes ruelles anciennes, tes odeurs de moisi, tes bâtisses fières dans le ciel sans pluie. Quelque chose d’indicible, cette nostalgie, comme si la ville attendait encore le retour de ses disparus. Le présent est comme figé dans le passé de cet été là, quand les troupes turques ont envahi le nord de Chypre. Les traces de balles sur les vieilles pierres, les bidons d’essence peints en bleu et blanc. Le vert militaire. Il y a ce barbier, Christo, 78 ans, il n’a pas bougé depuis quatre ou cinq décennies et ce matin il a posé devant l’appareil photo, fier, derrière lui son évier blanc à l’effigie de son histoire. De quoi te souviens-tu de 1974 ? Son sourire gourmand d’une confiance encore collée aux lèvres. Que deviendra sa boutique dans dix ans ? Dernière, aux portes de l’oubli. Je ne sais pas ce qui m’attire ici, cette ville me fascine. Quelque chose m’appelle, écris, écris ça, maintenant. Serait-ce pour empêcher le temps de filer, pour fixer ce qui reste, pour comprendre comment le destin de deux peuples peut ainsi basculer en quelques heures ?

 

Ce pays s’échappe, Nicosie se désagrège, grains de sable trop fin, trop blanc, entre mes doigts. Je suis aveuglée par la lumière des matins, la liquidité du ciel. Comment vivre à côté de la Green Line ? Comment vivre comme si de rien n’était ? Tout semble figé, immobile. Parfois une vieille carcasse de voiture en bord de rue dont les pneus n’ont plus frôlé le bitume depuis trente-huit ans. 

 

  1. SANS AUTORISATION

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Tels deux chats de gouttière à la tombée de la nuit, Annick et moi nous faufilons entre les sacs de sable et les bidons remplis de béton de la Green Line. Il fait tiède, nous sommes en t-shirt, déjà plus de trente degrés aux premiers jours de mai. Silencieuses. Ne pas nous faire repérer. Le moindre craquement de porte ou bruissement de paroles échangées me fait sursauter. Nous gagnons les abords des points d’observation.

 

Ici c’est un territoire de silence.

 

Dans l’épaisseur morbide de l’air je tente de sentir, de comprendre ce que cela peut être de toucher, de longer cette ligne depuis plus de trente huit ans avec des bottes kaki et un fusil à l’épaule. Juste un peu plus loin, de l’autre côté de cette fausse frontière, de cette séparation improvisée dans l’urgence, les militaires veillent. Quelles sont leurs blagues pour tromper l’attente et la fatigue ? Y a-t-il encore des questions dans leurs yeux rivés sur le sud de Nicosie ?

 

Qu’est-ce que dresser un mur veut dire ?

 

Je pourrais m’extraire de ce boyau clandestin et me hisser sur cette ligne. Lentement, funambule, je glisserais sur la pliure point de mire des deux regards, de là-haut j’apercevrais la mer au nord et la mer au sud. Une île enfin réunie. Une île comme un livre que je referme mais dont il manque la fin.

 

 

  1. LES STIGMATES DE LA GUERRE

 

Nous soulevons la toile du domaine militaire

Dans le tunnel des meurtrières improvisées

Je marche après elle, après lui, après eux tous

Décombres sous mes pas le corps dévissé

Pas de photo, pas de cri, pas de mot

A consommer sur place puis à oublier

Et la lassitude qui se lit sur les visages

Leurs mitraillettes ici et de l’autre côté

Le ciel absent de pluie s’ensoleille

Il a tout vu, tout bu, depuis toutes ces années.

 

  1. UNE NUIT DANS LA VOITURE

 

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Je m’appelle Hussein Pil, je suis chypriote turc et je viens d’avoir 80 ans. Le 20 juillet 1974 en quelques heures j’ai dû quitter la ville de Paphos où j’ai grandi et où mes enfants sont nés. J’ai dû m’exiler au nord, tout abandonner, ma maison, mes oliviers, mes meubles, mes photos de famille sur les murs, les souvenirs qui avaient poussé partout. Mais moi, j’avais la vie sauve.

 

Ce soir, 22 avril 2003, je suis venu à Nicosie, au bord de la Green Line, avec mon fils Guner, il avait quelques mois quand nous avons dû fuir en 1974. Je lui ai demandé de m’accompagner car demain les autorités ouvriront le premier check point de l’île. Je sais que nous serons des centaines, des milliers peut-être à vouloir retourner sur le lieu de notre vie d’avant. Ce soir malgré mon dos fatigué, je vais dormir dans la voiture et demain je traverserai à pied la Green Line. Je veux être là, un des premiers à mettre le pied de l’autre côté, après vingt-neuf ans, aux aurores demain matin.

 

Qu’est devenue ma maison ? Mes oliviers ont-ils été coupés ? Que reste-t-il des jeux des enfants dans la petite cour défraîchie ? Et la tombe de ma femme au cimetière du village ? C’est comme si l’hier de 1974 n’avait pas pris une ride dans ma tête.

 

« I feel like I’m living a dream » dit-il alors qu’il traverse la Green Line à Ledras Palace.

 

 

  1. VILLE FANTÔME

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Il y a ces lieux qui vous sautent à la gorge. Ici à Varosha, la vie n’a jamais repris son cours. La ville désertée épouse les contours de Famagusta.

 

Dans les années 70 le paradis balnéaire de la haute société. Suites de luxe réservées trente ans à l’avance. Vue turquoise à perte d’horizon. Varosha en quelques heures a tout perdu. Les courants d’air, trente-huit ans plus tard, la traversent toujours.

 

La population, majoritairement grecque et britannique, a fui pendant l’invasion de 1974. La ville morte est depuis sous contrôle de l’armée turque. Interdiction d’y pénétrer, interdiction de prendre des photos. Seul un groupe très restreint de fonctionnaires de l’ONU peut y accéder. Leur trajectoire est minutieusement dessinée. Chaque regard est contrôlé, en atteste sur la plage la guérite du militaire turc.

 

Varosha c’est le silence du béton mêlé au ressac des vagues. Le linge aux fenêtres, les cages d’escaliers des hôtels prêtes à s’effondrer, les grillages accrochés au bleu du ciel, la béance du vide, l’angoisse des traces profondes de la division d’un monde. Et à côté, juste là, le sable blanc de la plage caresse les jambes des touristes et sous le soleil le cristal des vagues scintille. Trop. Est-ce possible ?

 

Varosha pris en otage, rançon qui se fait attendre et qui remue les esprits. Dans les garages les voitures neuves n’ont jamais roulé, les réfrigérateurs ont pourri, les lits n’ont pas été défaits. Que reste-t-il du passé de chacun ? Un jour les façades emportées par la mer, le vent brisant les dernières vitres, arrachant les derniers souvenirs.

 

Qui un jour oserait revivre ici ?

 

  1. FALLING DEBRIS

 

Mercredi c’est le jour du marché d’Ochi, sur le bastion Constanza, à Nicosie sud. Ça crie, ça hurle, les avocats deux euros le kilo, pleine saison, les vieilles femmes, pas un mot d’anglais, les mains noircies, desséchées par la terre, le regard ridé, l’abondance des grappes de raisins, vertes, noires, rouges, en cette fin d’été et là tout près Warning Danger Falling Debris ! sur les portes rongées, les poutres pourries, les toits prêts à s’effondrer. La ville de Nicosie concentre des extrêmes de vie et de mort à couper le souffle, gonfler les veines, brouiller notre compréhension.

 

En ce printemps 2012, le long de la Green Line, à quelques pas du marché, je décide de partir seule quelques jours au pied du Mont Troodos. Par hasard et sans rien en connaître, je suis tombée en amour pour Tochni. J’apprendrai dans le silence froid et impersonnel d’Internet qu’en 1974 un drame y a déchiré la population.

 

Avant le coup d’Etat des colonels grecs et l’invasion turque, y vivait en harmonie une population moitié grecque moitié turque. En août 1974, les chypriotes turcs ont été contraints de quitter leurs maisons et de se rendre au nord de la Green Line. Dans ce chaos de la guerre, un bus conduit par des chypriotes grecs emporte quatre-vingt chypriotes turcs de Tochni et des environs vers un camp militaire. Ils disparaitront. « Missing persons ». Personne n’en parlera, silence. Je demande si la mairie a des archives sur l’histoire du village. Non. Je me dirige vers Christo qui tient la seule épicerie de Tochni. Puis je déjeune avec Vaso qui m’invite chaleureusement du haut de son vieux Massey-Ferguson et de ses quatre vingt ans. Aucune allusion. On ne parle pas de ces années-là mais partout, ces portes et ces façades fermées et richement rénovées, cachent dans leurs entrailles la béance de la guerre. Je m’aventure dans les ruelles abandonnées, glanant les soupirs des disparus dans les décombres des maisons, je ne sais pas vraiment ce que je cherche. L’Union européenne investit dans les façades du village afin qu’elles soient attrayantes pour le tourisme. Mais que cachent-elles ? Je jette un œil, la vitre est brisée, une photo d’enfant en vêtements d’écolier encore accrochée au buffet du salon. Les deux grandes valises prêtes à partir, vides ou pleines ? 

 

 

  1. RECOUDRE LEURS VIES 

 

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A cette heure encore il fait si chaud

L’air colle à sa vieille peau

Elle et sa dentelle s’assoient sur le trottoir

Elle aime la vie du dehors le soir

Il y a du monde presque comme autrefois

Je ne suis plus seule tu vois Xenia

Sa vie coupée en deux avec la Green Line au milieu

Le nord c’était avant c’était avec eux

Le sud solitaire l’a recueillie depuis

Et ses enfants sont partis ailleurs gagner leur vie

En Angleterre

En Afrique du sud et à Vancouver

Elle entend leur voix parfois

Mais ses petits-enfants de là-bas

Jamais ne grandiront ici

Elle s’attèle malgré tout à recoudre leurs vies

Ce soir il fait encore trop chaud

De trop de solitude s’assèche sa vieille peau

Elle s’installe avec sa chaise sur le trottoir

Là où elle aime attendre les bruits du soir.

 

 

Textes : Aude Lafait

Photographies : Annick Mertens.

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