Nubie

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C’est le souffle du vent dans les feuilles du peuplier. Leur parfum un peu âcre se mêle à l’odeur du pain grillé qui me parvient des cuisines. Le chuintement d’un percolateur. Bruxelles entre deux saisons, je ne sais plus comment m’habiller, surtout lorsque, comme aujourd’hui, je me glisse à vélo dans l’urgence de la circulation. C’est la première fois que je reviens ici. J’ai attendu plusieurs années avant de franchir à nouveau la porte. Je ne passais jamais devant la vitrine, j’évitais la rue. Mais ce matin, je me suis décidée. Je demande, la voix un peu rauque – je n’ai encore parlé à personne – si je peux prendre la table près du jardin. C’est celle-là. Il n’y a presque personne et cela fait deux heures que j’y suis attablée.

C’est ici qu’il m’avait donné rendez-vous. Il y a quinze ans.

Il me regarde et je vois dans le tremblement de ses mains que ce qu’il a à me dire va nous secouer tous les deux. Je prends une respiration profonde et détends mes épaules, elles ont tendance à venir se coller à mes oreilles lorsque ma respiration se fait plus dense. Sans même tourner la tête vers la serveuse, le cœur emballé, nos regards accrochés l’un à l’autre, nous commandons un café serré. Nous en boirons trois en l’espace de deux heures et cette nuit-là, pour la seule fois de ma vie, je ne fermerai pas l’œil. Est-ce que je pressentais quelque chose ?

– Je vais partir, a-t-il dit, notre escadron est envoyé à Djouba, au nord du Soudan.

Il avait mis sa chemise turquoise, celle que je lui avais offerte quelques semaines plus tôt. Je l’ai regardé, je le trouvais beau, sa peau lisse comme celle d’un jeune garçon, ses pupilles pétillantes comme des bulles de champagne. Mes mains nouées autour de la tasse, je lui ai dit, « tu es beau » et, pendant un fragment de seconde, son sourire est revenu. Je me suis penchée et je l’ai embrassé. Et puis soudain un bruit de verre cassé nous a fait sursauter, nous avons essayé d’en rire, tenté de laisser couler hors de nos corps crispés la tension de ces mots-là, mais l’angoisse nous avait comme figés.

Nous nous sommes quittés devant la caserne de l’Armée de l’Air le surlendemain. Ce jour-là, j’ai commencé un journal, je comblais son absence par les mots, mon carnet éternellement tapi au fond de mon sac-à-main. Le 5 novembre, son hélicoptère s’est perdu quelque part dans le désert de Nubie.

Ce jour-là, j’ai arrêté d’écrire.

Je commande un cognac, il n’est pas midi. Et les mains tremblantes j’ouvre le carnet qui est resté caché au fond d’un tiroir pendant toutes ces années.

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