Comment serait la mer ?

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C’était un matin du mois de juillet, vers cinq heures, les premiers vacanciers sillonnaient déjà les routes de France, de longs nuages effilés s’étiraient dans le ciel. Elle avait juste pris son petit sac-à-dos, une gourde d’eau citronnée, une pomme et une dizaine de livres de poche. Pendant sa longue insomnie de plus de trois heures, la décision s’était peu à peu imposée à elle. Sa voiture s’engagea sur la bretelle qui menait à l’autoroute A13, les panneaux bleus se succédèrent de plus en plus vite, lui donnant presque le tournis. Elle se sentait à la fois libre et coupable. Légère et angoissée. Elle laissait derrière elle un homme endormi dans leur lit conjugal. Il n’aurait jamais accepté son départ. S’extraire de cette maison de banlieue qui l’isolait chaque jour un peu plus devint une urgence.

 

A Cherbourg, la mer l’attendait. Dublin résonnait de tous ses rêves d’adolescente, des projets jamais accomplis, à chaque tentative, minés par la peur de ses parents. La peur de la perdre, elle aussi. Se remet-on jamais de la mort d’un enfant ? Ils l’avaient couvée jusqu’au bout, elle s’était sentie obligée de porter tout leur amour, enchaînée à leur tristesse et leur culpabilité. Elle avait assisté à leur déchirure, recroquevillée sur elle-même à l’âge où ses amies vivaient leurs premiers amours, faisant le mur pour sortir en cachette.

 

Elle s’en allait. Elle n’avait pas la force de lui expliquer – aurait-elle pu mettre des mots sur les raisons de son exil ? – pas le courage d’affronter sa douleur à lui. Elle doublait sans les voir les camions immatriculés en Espagne, dépassant la vitesse autorisée, elle ne voyait que le prochain virage, le bout de la route, l’horizon, tous ses muscles tendus vers le nord, vers le port. Les nuages, restés accrochés au-dessus de la région parisienne, avait libéré un ciel limpide et chaud, lui procurant une sorte d’euphorie enfantine, une excitation qui fourmillait dans son ventre. Elle appréhendait soudain que cet emballement disparaisse.

 

A l’heure où il se réveillerait, elle serait sur le pont du ferry. Il essayerait de l’appeler mais elle avait laissé son téléphone portable sur la table de la cuisine, cela simplifiait les choses. Il chercherait alors un mot, un signe. Ses vêtements mal rangés dans son placard, ses paires de baskets traînant dans l’entrée, le frigidaire plein à craquer, il ne comprendrait pas.

 

Au port de Cherbourg, comment serait la mer ?

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